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Leçons d’histoire(s) (en France)
par François Albera

Ce numéro 50 de 1895 devrait être l’occasion de faire le point sur la situation française de la recherche historique en cinéma et d’en dessiner certaines tendances et perspectives. On pourrait se lancer d’emblée dans des considérations épistémologiques à l’égal de ce qui se passe dans le milieu des historiens et des théoriciens de l’histoire (sans revenir au projet des Annales, la proposition archéologique de Foucault, l’écriture de l’histoire de De Certeau, de Ricœur, Chartier, etc.), aux réflexions sur la mémoire et l’histoire (Hartog récemment) sans compter les débats en histoire de l’art (Warburg contre Panofsky). Ce serait sans doute flatteur pour nous mais ce serait – quelle que soit la nécessité pour tout historien de participer à ces débats – faire l’impasse sur des réalités plus prosaïques qui concernent l’état de la recherche en histoire du cinéma en France et qui est, en quelque sorte, un préalable.

En abordant de la sorte ce numéro « anniversaire » cet texte inaugure la publication régulière d’éditoriaux ou d’articles de réflexion sur les questions abordées ici sous un angle qui n’engage que son signataire, et d’autres qui ne manqueront pas de se configurer, de la part des membres du Comité de rédaction et du comité d’administration de l’AFRHC, mais aussi bien de personnalités extérieures qu’on voudra solliciter. Plusieurs années de publications d’études très diversifiées – presque disparates – et d’éditions d’ouvrages de natures très différentes également suscitent le besoin d’ouvrir une séquence réflexive dans notre association et notre revue.


Comme son nom l’indique, l’AFRHC a été créée pour impulser la recherche en histoire du cinéma et lui donner une plus grande visibilité. Le bilan de l’association comme de sa revue et de ses publications, co-éditions, participations à des colloques ou des journées d’études est sans doute parlant à cet égard. L’index que nous avons publié dans le n° 44 et les sommaires et listes des publications et événements depuis lors témoignent de la richesse des travaux entrepris et publiés, de leur diversité, pour un certain nombre d’entre eux de leur portée méthodologique : qu’il s’agisse de l’archéologie du cinéma, de l’histoire régionale, de l’histoire des techniques, de l’histoire économique, du recours à l’archive, du cinéma scientifique, éducateur, des pratiques patrimoniales ou encore qu’il s’agisse de reconsidérer tel ensemble – mouvement, auteur, maison de production – et telle dimension du phénomène cinématographique à nouveaux frais. Les comptes rendus d’ouvrages et de revues où nous nous efforçons de signaler et discuter les travaux qui se publient en France et dans le monde sont un autre indice de cette activité qui participe de l’entreprise historiographique. Saisir l’importance de ces publications pour la discipline, les confronter à l’état des connaissances, faire connaître des travaux publiés à l’étranger supplée là aussi l’absence d’outils, d’index ou de répertoire des publications d’histoire du cinéma pour les étudiants, comme cela existe pour les disciplines littéraires, historiques et artistiques ; les travaux, catalogues, thèses ou essais passent ainsi souvent inaperçus de ceux à qui ils s’adressent et sont rarement commentés. Quelque polémique que cela puisse susciter, 1895 entend donc développer encore cette partie ainsi que celle des analyses critiques des éditions DVD de films, comme elle entend continuer de rendre compte des manifestations où l’on projette des films retrouvés ou restaurés, ou seulement réunis pour l’étude et l’enrichissement des connaissances historiques et esthétiques.

Depuis plusieurs années le Groupe de recherche « Histoire du cinéma et histoire de l’art » de l’INHA – auquel participe plusieurs membres de l’AFRHC – organise des journées d’études qui ont envisagé les développements de cette histoire du cinéma en transformation – nouvelles méthodes, nouveaux objets, problématique des sources, aujourd’hui « constitution du goût », réception. Mais cette activité quantitativement importante et qualitativement inégale – elle n’est certainement ni sans faiblesse ni sans lacune –, masque ou supplée en partie un déficit public en la matière. A priori une association telle que la nôtre n’a pas tant à générer des travaux qu’à les faciliter, permettre des échanges, aider à leur diffusion. Ses membres les plus actifs étant pour la plupart inscrits dans des institutions d’enseignement, de recherche ou de conservation (universités, CNRS, Bibliothèque nationale, cinémathèques, etc.) l’association leur permet d’élargir l’audience de leurs activités ou de celles qu’ils dirigent ou auxquelles ils participent. En particulier par la publication de travaux et dans leurs commentaires. Mais on doit observer qu’elle joue, par défaut, un rôle plus nodal souvent que de relais ou de carrefour d’échanges.  A la vérité la recherche historique n’a pas encore trouvé d’assise institutionnelle en France et l’université et le CNRS n’y aident guère – quand ils n’écartent pas cette direction de recherche et de formation. La question de la reconnaissance de cette discipline et, peut-être, de sa professionnalisation reste posée (ministère, lieux de décision concernant la recherche, l’enseignement, archives, édition, médias). Tous les efforts, attendus de longue date, déployés du côté du Secondaire ont contourné la question de l’histoire du cinéma (enseignement et édition) et les perspectives d’inclusion du cinéma dans les cours d’« arts plastiques » – qui abandonnent l’histoire de l’art, la peinture ou le dessin, pour les « nouvelles images » – n’arrangeront pas la situation.

On peut se réjouir de ce que l’histoire du cinéma ne soit pas enclose dans un secteur réservé et menacé d’enfermement sur soi et qu’elle soit dès lors « partout », amenée à entrer en contacts et en échanges continus avec d’autres disciplines, qu’elle soit en somme une interdiscipline. Mais s’il ne fait pas de doute que l’ouverture et le « passage » entre les savoirs sont souhaitables, il reste à se demander sur quelle base ils s’effectuent et si, faute de se définir – de manière ouverte bien entendu – l’histoire du cinéma ne risque pas plus simplement la dilution. Les faits sont là en effet : contrairement à la dynamique qui porte depuis les années 1970 la recherche historiographique dans nombre de pays (Etats-Unis, Canada, Italie, Allemagne, Pays-Bas, etc.), en élargit les territoires, en renouvelle les démarches, l’histoire du cinéma en France n’est pas perçue au-delà d’une chronologie établie une fois pour toute et de mises au point de détails, une érudition, un positivisme sans conséquence sur la manière de penser le cinéma. « Penser le cinéma » – l’expression s’est répandue depuis Deleuze – est pris en charge par la philosophie, l’esthétique, la théorie de la communication. L’histoire n’y joue qu’un rôle subsidiaire. Notre conviction est qu’il y a là un grave défaut qui nuit non seulement à la seule historiographie, laissée à la solitude et la marginalisation, mais aux entreprises mêmes qui se déploient à partir de la philosophie, de l’esthétique, etc. L’ignorance du matériau historique pour ce qui concerne le cinéma – et nous l’entendons au sens « élargi » : en y incluant les conditions de possibilités « conceptuelles », « matérielles » et « institutionnelles » du phénomène  – obère nombre des travaux spéculatifs qui pensent pouvoir s’en affranchir ou qui se bornent à une vulgate génératrice d’erreurs quand ils ne l’ajustent pas simplement à leur propos. L’écartèlement entre le travail historique et la réflexion sur le cinéma – qui s’est généralisée que ce soit via la pensée sur la technique, la communication, les médias ou sur les formes, les représentations – handicape l’un et l’autre. On peut aisément observer qu’il n’en est pas allé de même à d’autres époques et que les travaux de Sadoul après la guerre ont permis pour une part la réflexion esthétique de Bazin et anthropologique de Morin.

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