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Gance / Eisenstein,
un imaginaire, deux espaces-temps
par Christian-Marc Bosséno et Myriam Tsikounas
Article publié dans 1895, n° 31, octobre 2000
DANS une lettre adressée à Abel Gance en août 1971, Kevin Brownlow, qui devait consacrer une partie de sa vie à reconstituer, bandelette après bandelette, le « film-momie » quest Napoléon, sémerveille dune découverte faite à Moscou, lors de sa visite au « Cabinet Eisenstein » : une photo de Gance, dédicacée à lauteur dOctobre. On connaît laventure de ce cliché, pieusement conservé dans la mémoire muséale du réalisateur soviétique : Gance lavait remise à Eisenstein, lors de leur entrevue aux studios de Joinville, le 25 février 1930, sur le plateau de la Fin du Monde 1 ; rencontre éphémère de deux cinéastes qui, en des lieux différents mais à une même période de lhistoire du cinéma, celle de lapogée du muet et des dernières tentatives de conciliation entre cinéma narratif et avant-gardes esthétiques, sattelèrent chacun au filmage de « sa » Révolution. Réalisant au même moment leurs épopées historiques respectives, Abel Gance et Sergueï Eisenstein ont des trajectoires artistiques parallèles. Mais chacun des deux a-t-il pu influencer lautre ? Le Cuirassé Potemkine, Octobre et Napoléon, tous trois nourris de sources dinspiration et de références intellectuelles proches, présentent de nombreuses similitudes, sans quil soit possible de parler dune contamination ou dune migration dimages dun cinéaste à lautre 2. Il est vrai que Gance et Eisenstein considèrent autrement, tant linscription de leur(s) film(s) dans lhistoire que son (leur) sens politique et, au delà, divergent quant à leur conception même du 7e Art.
Les deux metteurs en scène nauraient-ils pas alors pour seul dénominateur commun la démesure qui les aménera à rédiger dinnombrables scénarios mais à achever peu de films inlassablement repris, refondus et leur occasionnera, au sein de deux systèmes de production fort dissemblables, des déboires professionnels quasi identiques ? Les deux hommes partagent aussi les mêmes goûts littéraires et artistiques, et, chacun, la même passion pour lhistoire et pour le pays de lautre. Assez logiquement donc, ils se livrent aux mêmes types dexpérimentations cinématographiques et font des trouvailles très proches. Et pourtant, à partir de réflexions analogues, ils fabriquent des images et des récits radicalement différents, relevant de « lignes générales » ouvertement opposées.
Des goûts communs
Depuis sa prime enfance, Eisenstein baigne dans la culture française, spécialement dans lhistoire des révolutions du xixe siècle, de 1789 à la Commune. Tout petit, il prend lhabitude de tourner les pages des « tas dalbums parisiens » que son père a, pour la plupart, « rapportés de lExposition Universelle de 1900 » 3. Dès quil sait regarder et lire, il se « plonge avidemment » dans les « albums sur Napoléon Bonaparte », personnage qui le séduit 4. À Paris, en 1906 (il a alors huit ans), le réalisateur est vivement impressionné par les figures de cire du Musée Grévin et voit sur les Boulevards plusieurs fééries de Méliès, des productions Pathé sur la Terreur et lEmpire 5. Il parcourt également les ouvrages sur la Révolution française, lEmpire et la Commune qui sont alignés dans la substantielle bibliothèque familiale, et dit avoir connu les révolutions parisiennes avant lhistoire de son propre pays. Immédiatement après, il découvre les Misérables et lintégralité des « Rougon-Macquart ». Dumas, Hugo, Balzac, Zola et Maupassant nont guère de secret pour lui. Rapidement aussi, Eisenstein se met à collectionner les estampes et les caricatures françaises. Ultérieurement, il acquiert, parfois grâce au concours de Léon Moussinac 6, des lithographies originales dHonoré Daumier, des gravures de Gustave Doré, des numéros de lÉclipse et de lAssiette au beurre ainsi quun « choix étonnant dimages dÉpinal » 7.
Abel Gance, qui a évidemment énormément lu sur la Révolution française et lEmpire, est, lui, fasciné par le monde slave. Dans ses rares écrits et ses carnets intimes, il ne cesse de convoquer Tolstoï et Dostoïevski. Il connaît tout sur la Campagne de Russie car il ambitionne de tourner la suite de Napoléon, 1812, à Moscou, dans les studios de la Mejrabpom. Pour incarner Napoléon à lécran, il nenvisage que le grand acteur russe en exil Ivan Mosjoukine 8. Le rôle de Danton ne peut, selon lui, quêtre confié au chanteur lyrique Alexandre Koubitsky. En 1929, lorsque Gaumont rompt ses relations avec le Sovkino, le cinéaste nhésite pas à saventurer dans la distribution des films soviétiques en France, ce qui lui vaudra bien des soucis. La commission de censure lui impose, en effet, des coupures drastiques, mal vécues non seulement par la représentation commerciale du Sovkino 9, mais par les communistes français, Léon Moussinac en tête 10.
Les deux artistes partagent également, sans le savoir, la même passion pour la philosophie allemande. Lun comme lautre, par exemple, se sent spécialement proche de Novalis. Alors quen janvier 1928 Gance consigne dans son carnet : « Tout Novalis mapparaît comme un moi oublié qui se retrouve » 11, Eisenstein note, deux mois plus tard, à propos du Cuirassé Potemkine : « Involontairement nous nous sommes remémorés le poète Novalis qui voilà bien longtemps écrivait
» 12. Unis par ce réseau dinfluences littéraires communes, doù émerge la double figure du héros et de lartiste romantiques, frappés au coin dun destin prométhéen, Gance et Eisenstein sattèlent tous deux, au même instant, entre 1924 et 1927, à la représentation des grandes heures de leurs révolutions nationales respectives.
Des expérimentations cinématographiques similaires
Imprégné de la même culture et des mêmes images, les deux cinéastes sintéressent, assez naturellement, à des sujets semblables. Ils songent, par exemple, aux mêmes adaptations. Très ami avec Blaise Cendrars quil avait rencontré sur le tournage de Jaccuse et qui fut son assistant sur la Roue, Gance envisage dadapter lOr. Quelques années plus tard, en juin 1930, Eisenstein, qui ignore vraisemblablement ce projet inabouti, rédige pour la Paramount un premier scénario
daprès le même roman 13.
Au même moment, puisque Eisenstein élabore Octobre en 1926-1927 et que Gance tourne Napoléon de 1925 à 1927, les deux artistes mettent aussi en scène de manière presque identique les deux chefs issus de la révolution. Avant daccéder au pouvoir, Bonaparte et Oulianov sont pourchassés et condamnés à lexil dans des plans comparables. Ils sont isolés de tout, dans un espace nocturne, purement plastique et marqué par la présence des quatre éléments : la terre sur laquelle est plantée lhumble tente de Lénine en Finlande, lîle que quitte Bonaparte ; leau, étang brumeux de Carélie ou Méditérannée déchaînée ; lair, qui gonfle la toile, de la tente dans un cas, du drapeau français converti en voile dans lautre ; le feu, qui réchauffe une théière / qui semble embraser la Convention. Dans les deux films, des trames et des tulles, placés devant lobjectif, rendent ces images spécialement photogéniques. Lorsque ces « grands hommes » sortent de leur clandestinité pour exposer leur programme, leur charisme et la lueur despoir quils représentent pour les humbles sont également exprimés de la même façon. La scène de Bonaparte refusant le joug anglais en Corse répond à lépisode de la gare de Finlande, où, en avril 1917, Lénine énonce ses thèses. Des visages radieux captés en gros plan, silluminent en apercevant leur héros au pouvoir presque hypnotique, lui-même auréolé dune lumière quasi céleste (Gance évoque dans son scénario la « radioactivité » de Bonaparte).
Les deux films trahissent aussi chez les deux réalisateurs la même conviction : pour prendre le pouvoir, il faut, au préalable, sêtre forgé des symboles. Et les deux leaders ont le même emblême : laigle. Au visage de Bonaparte se substitue plusieurs fois, par surimpression, celui dun oiseau de proie. Dans un curieux cadrage, Lénine qui harangue la foule, subitement pris de dos, en forte plongée, avec son manteau noir ouvert, sa tête nue et son crâne rasé devient lui-même un aigle, donc la métaphore dun nouveau tsar. Suspendu entre le ciel quil semble quitter et la terre sur laquelle il descend entre-deux, donc à linstant prégnant où lévénement se cristallise, Lénine comme Napoléon au sommet de son promontoire (sur les hauteurs dAlbenga), au début de la campagne dItalie, deviennent lallégorie même de lHistoire en marche. Ces deux visions traduisant sans doute une réinterprétation commune du Bonaparte au pont dArcole de Gros, qui réussit à capter linstant précis où la figure du dirigeant simpose, sirradie, sisole du flux révolutionnaire, pour désormais lincarner entièrement.
Gance et Eisenstein tentent tous deux de transposer à lécran les mêmes descriptions littéraires. Le scénario initial de Napoléon prévoyait une longue séquence consacrée au supplice de Théroigne de Méricourt, fustigée par les Tricoteuses. Au moment de tourner les « journées de Juillet », Eisenstein se remémore « le célébre épisode de lassaut des poissardes contre Théroigne de Méricourt ». Par associations didées, il songe que Zola sest inspiré de ce drame pour bâtir un passage de Germinal. Et cet extrait en rappelle un autre, celui des femmes de mineurs châtrant lusurier Maigrat. Il décide alors de mettre en scène des bourgeoises en furie lynchant un porte- étendard bolchévik, se souvenant pour cette séquence de limage des Versaillaises frappant de leur parapluie les prisonniers de la Commune 14.
Les deux cinéastes sappuient également sur un vaste héritage pictural. Ils retraitent parfois les mêmes chromos. Ainsi les sans-culottes qui gardent la porte de la Convention et les sous-prolétaires qui envahissent les caves du Palais dHiver le 25 octobre sont-ils tout droit sortis des gravures de Gustave Doré.
Les deux artistes ont aussi la volonté commune de fabriquer des « images musique ». Dans Octobre, Eisenstein cherche à donner limpression du grondement dun canon roulant dans les enfilades du Palais dHiver jusquau salon où les ministres tsaristes se sont repliés. Il met au point un système de diaphragmes en iris, souvrant et se fermant sur les salles vides selon un rythme élaboré, simulant un peu lécho qui se propage à travers les salles 15. Abel Gance, de même, veut construire des « symphonies visuelles », grâce à ses triptyques et surtout à lusage répété des surimpressions (il parle, lui, de réimpressions) qui auront pour mission dorganiser la musique visuelle de son film, par exemple dans lapothéose de sa Marseillaise aux Cordeliers.
Eisenstein et Gance se livrent, enfin, aux mêmes réflexions sur le cinéma. Chacun décide dinsérer de la couleur dans des films en noir et blanc. Tandis que le premier, dans le final du Cuirassé Potemkine, rougit au pochoir chacun des photogrammes du drapeau qui claque fièrement au sommet du navire, le second fait surgir des derniers plans de son Napoléon, projeté sur trois écrans devenus étendard, du bleu sur la gauche et du rouge sur la droite.
Tous deux expérimentent de concert des montages flash où sentrelacent des plans composés de deux ou trois photogrammes seulement, où les effets de parallèlisme visent à opposer les nombres et les mouvements : la Convention noire de monde / Bonaparte seul sur une barque ; un peloton de soldats qui descend les marches du grand escalier dOdessa, une unique figurante qui les remontent, son enfant mourant dans les bras
Mais des films radicalement autres
Si les deux réalisateurs sont convaincus que leur art consiste, non pas à reproduire mécaniquement lunivers sensible, mais à linterpréter et font les mêmes découvertes, en revanche, ils ne saccordent pas sur la signification à donner à ce réel réfracté par le prisme de la fiction.
Les deux artistes cherchent à outrepasser les limites inflexibles du cadre, qui ont été imposées par les fabricants de pellicule. Pour atténuer cette rigidité, tous deux multiplient les jeux de cache, de fondus, diris, de dégradés. Par contre, leur objectif est tout autre. Gance conçoit une projection sur triple écran pour agrandir le champ de vision, pour donner un droit de regard circulaire sur limmensité dun paysage, pour « restituer le souffle de lépopée » et permettre, mieux encore que par des divisions décran en quatre, six ou neuf parties, des « rapprochements dimages inattendus ». Sur ces trois écrans, lespace est centrifuge. Les personnages regardent fréquemment vers un ailleurs quon découvre par panoramique ou travelling latéral. En outre, dans ses films, les mouvements dappareil abondent. La virtuosité de la caméra, arrachée de son trépied, nest là que pour faire mieux voir le monde dans sa continuité physique et événementielle : restituer la vision dun cavalier qui galope, dun enfant sur un traîneau, en un mot, cest le leitmotive de Gance : « faire du spectateur un acteur », lintégrer dans le dispositif narratif comme partie-prenante de lhistoire en marche. Les effets de subjectivité sont tels que le réalisateur, dans lun de ses découpages préalables de Napoléon, avait conçu la scène de lexécution de Danton comme filmée par une caméra qui aurait pris la place de la tête du guillotiné, voyant par ses yeux, basculant dans le panier avant dêtre brandie à la foule par le bourreau, le regard du spectateur sobscurcissant de sang.
Si Eisenstein souhaite, lui aussi, modifier le cadre filmique, cest pour de toutes autres raisons, non pas pour permettre au public de mieux voir, déprouver lespace, la vitesse, mais pour orienter son regard, le diriger, faire en sorte que son attention ne puisse se disperser et pratiquer un « cinéma coup de poing ». Le cinéaste nélargit pas le cadre mais le verticalise ou le redouble par la présence dun rectangle dans le rectangle, pour fabriquer un espace centripète : éliminer le hors-champ, faire converger « lensemble des lignes vers le centre ». De même, sil veut en finir avec la planéité de lécran, cest pour obtenir « le façonnage (du) spectateur dans le sens désiré » 16. Le projet de réalisation prévoyait que, dans limage finale, la proue tranchante du Cuirassé Potemkine savance sur lobjectif, donc sur la salle, et crève au sens propre lécran, la toile sur laquelle était projetée le film se déchirant à cet instant.
Eisenstein vise au centre et trace une ligne, là où Gance ouvre sans cesse à de nouvelles perspectives, comme le soulignera Élie Faure à propos des tryptiques de Napoléon : « La gloire de lécran est de suggérer sans cesse lexistence despaces nouveaux, de dimensions naissantes, dunivers mouvants, par-delà celui quil délimite sous nos yeux » 17.
Les deux hommes expérimentent un autre procédé : il disposent savamment dans le périmètre filmé un miroir. Chez Gance, la technique vise, comme les précédentes, à amplifier lespace. Tout Brienne se mire dans le métal argenté tenu par Bonaparte enfant, lors de la bataille de boules de neige. Chez Eisenstein, lutilisation est diamètralement opposée. La glace, subitement posée sur une marche de lescalier dOdessa, ne vise pas à reflèter le paysage mais à resserer lattention du destinataire sur le drame, à capter la terreur sur le visage dun jeune figurant, vu sous deux angles simultanément. Les autres surfaces réfléchissantes rétroviseurs, boules en verre, phares
sont convexes, pour altérer la vision du spectateur, le mettre « en état de transe », lui délivrer une vision analogue à celle dun fumeur dopium ou de peyotl 18.
Les deux cinéastes inventent également des effets de montage parallèle. Dans lépisode de la « double tempête », Gance, en entrelaçant des plans de Napoléon seul sur une mer déchaînée et des plans de la Convention très agitée, exprime la parenté entre lhomme et la nature, lEinfühlung. Eisenstein, au contraire, ambitionne, par cette technique, dinstaurer des causalités illusoires entre deux actions autonomes se jouant sur deux espaces disjoints. Dans Octobre, par un subtil entrelacs des plans, le spectateur a limpression quun soldat, dans une tranchée, va être écrasé par un tank qui descend dune chaîne de fabrication. Il cherche aussi à faire évoluer ses personnages simultanément en deux lieux contigus. Le petit garçon véritable copie du Gamin des Tuileries de Daumier est alternativement à proximité du trône de Nicolas et enfoncé dedans.
Les deux artistes ont des positions inconciliables non seulement sur la représentation de lespace mais du temps. Gance, à la suite de Michelet, se fixe pour objectif la « résurrection du passé », sa reconstitution fidèle, avec cependant toutes les ambiguités dusage pour un artiste pris entre volonté pédagogique proclamée et désir de retravailler le matériau. Dès 1927, il se réjouit que la parole puisse bientôt venir consacrer le film historique
en donnant la possibilité de faire dire aux personnages les textes exacts rapportés par les contemporains. En ajoutant à cela, autant que faire se peut, lauthenticité des sites, des monuments, de tout ce qui rappelle encore les époques de lhistoire, on arrive à en réaliser une véritable résurrection. 19
Le cinéaste cultive une vision de lhistoire marquée par les historiens romantiques, et ne se permet de la romancer (notamment par lintroduction dintrigues secondaires) quà compter du moment où un substrat documentaire strict est établi. Lhistoire devient donc libre de droits pour lauteur qui sappuie sur une documentation précise, a compulsé des bibliothèques entières et frappe nombre de citations en intertitre dun péremptoire « authentique », le fanatisme du détail étant supposé cautionner la vraissemblance du tout.
Eisenstein se moque éperdument de la véracité des faits. Il réécrit lhistoire en fonction des enjeux du temps présent. Il rectifie certains plans dOctobre en fonction des mésaventures officielles de Trotski et nhésite pas à transformer léchec du Cuirassé Potemkine en victoire, arrêtant le récit « au point jusquoù elle peut passer à lactif de la Révolution. Au-delà cest lagonie » 20. Surtout il remet en cause lhistoriographie traditionnelle. Alors que Gance relate linéairement les faits, filme les combats, les chevauchées, les tirs dobus
, détaille les temps forts comme les déliés de la geste napoléonienne, Eisenstein sefforce de suggérer sans montrer. Dans Octobre, par la seule force du montage, il parvient à fabriquer artificiellement un tir à partir de deux séries de plans immobiles, en croisant les gros plans dun visage de soldat et dune mitraillette. Il tente aussi de prouver, par les seuls moyens de lart, que certains événements ne changent rien alors que dautres induisent des bouleversements irréversibles. Il fait défiler à lenvers un fragment de la bande image, de telle sorte que la statue dAlexandre III, déboulonnée en février 1917, se ressoude durant la Kornilovtchchina, pour symboliser la Restauration. Il suggére que les rapports qui étaient possibles au départ entre les groupes sociaux ne le sont plus à la fin, en jouant sur larchitecture globale du récit, en bâtissant chacun des actes qui compose son film en deux parties égales qui se répondent en sinversant.
Les montages apparents les plus sophistiqués nont pas non plus les mêmes finalités chez les deux metteurs en scène. Eisenstein ne sintéresse quà linstant révolutionnaire, au moment où le temps senraye, où les logiques spatiales sinversent. Sur chaque victoire des communistes, fût-elle éphémère, des pauses descriptives dilatent la durée et les acteurs effectuent subitement des gestes décomposés en plans ultra-brefs et remontés dans le désordre. Ses deux épopées tendent vers linstant zéro de la révolution, montrent les préparatifs, la mise en marche et lorganisation du « grand soir », qui ne peut survenir que lorsque les Bolcheviks sont devenus les maîtres du temps. Le propos de Gance est tout autre : il vise à exprimer comment un événement long de dix ans, la Révolution, se condense en un homme, Bonaparte, qui se devra dêtre son héritier et son continuateur. Pas dinstant révolutionnaire donc, mais une accumulation dépisodes qui vont légitimer la prise du pouvoir, ce mécanisme narratif (qui justifie la construction du film en une série de tableaux épiques menant chacun à un paroxysme) culminant avec la séquence de la visite de Bonaparte, sur le point de partir en Italie, aux fantômes de la Convention. Dans ce qui nest encore que le prologue dune vaste fresque (quil croit pouvoir poursuivre mais il natteindra pas même « linstant zéro » du Pont dArcole, sans parler de celui de Brumaire), le cinéaste filme la façon dont dix-huit siècles dhistoire, du Christianisme aux Droits de lhomme, se cristallisent (pour reprendre un terme stendhalien) en un individu et un principe de pouvoir. Chez lun, la révolution est donc un processus rectiligne, entièrement organisé par un chef qui élimine progressivement ses opposants, chez lautre, elle est un maëlstrom dont Bonaparte émerge autant par nécessité historique quau hasard dune partie de colin-maillard. En effet, là où Eisenstein campe un Lénine monolithique, Gance dessine un Bonaparte polymorphe, souvent héroïque (entre iconographie classique et western), parfois drôle, à loccasion ridicule. Pour lun lhistoire ne progresse que par ruptures, pour lautre, elle est accumulation, sédimentation, stratification. En ce sens, lusage gancien de la réimpression est une formidable métaphore de tout processus décriture historique, le palimpseste visuel répondant à celui des récits et des réinterprétations.
Eisenstein tente de mettre au jour une béance originelle quand Gance recherche un aboutissement. Dès lors que les horloges dOctobre indiquent au monde entier lheure H, la révolution est terminée, lhistoire finie et le nouveau régime mis sur ses rails. Bonaparte, lui, bascule des hauteurs de la campagne dItalie vers linconnu. Fidèle aux historiens de la Troisième République qui linspirent, Gance abandonne son personnage en héritier de 1792 et ne parvient guère à limaginer en souverain. Il renonce dailleurs à son projet dhistoire complète de litinéraire napoléonien, pour des raisons de production certes mais pas seulement. En effet, lunique projet que le succès du « premier » épisode inspire dans limmédiat au réalisateur est celui, précisément, de la chute de lEmpereur, de Waterloo à Sainte-Hélène, comme si seules lascension et la déroute du héros étaient figurables.
Ainsi, ces divergences esthétiques trahissent-elles des oppositions politiques fondamentales entre un cinéaste soviétique qui répond à une commande sociale et un artiste français qui a créé sa propre maison de production. Ce qui rend leur expérience captivante, cest quà laide des mêmes matériaux et à partir des mêmes réflexions, Eisenstein et Gance révèlent des attentes contradictoires du monde à venir, lassise différente des deux sociétés dans lesquelles ils inventent le 7e Art.
1 « Épopée. Gance. Colette », Mémoires 1, uvres/3, Paris, UGE 10/18, 1978, p. 369-379. Eisenstein rend visite à Gance, qui « possède deux ministres » suite à ses démêlés avec les autorités françaises qui ont interdit, quelques jours plus tôt, la projection de son film la Ligne générale en Sorbonne et lui ont demandé de quitter le territoire. La Fin du Monde, film dans lequel Abel Gance incarne le Christ, ne sera jamais achevé.
2. La Roue ne sort en URSS que le 26 décembre 1927. Mais Eisenstein a vraisemblablement vu des extraits de ce film et de Jaccuse dès 1926, quand Ilya Ehrenbourg donne en Russie une série de conférences sur le cinéma français et projette des fragments des « uvres les plus représentatives de Gance, lHerbier, Epstein, Kirsanoff et Delluc ».
3. Mémoires 1, uvres/3, op. cit., p. 165-166.
4. Mémoires 1, uvres/3, op. cit., tout spécialement p. 80.
5. Mémoires 1, uvres/3, op. cit., p. 170-171.
6. Cf. Lettres de Léon Moussinac à Sergueï Eisenstein des 2 août 1930 et 17 février 1931, BnF, Arts du spectacle, 4° Folio/35 (1).
7. Mémoires 2, uvres/5, Paris, UGE 10/18, 1980, p. 249. Quand il nachète pas à Paris via Léon Moussinac, Eisenstein fait ses emplettes dans une librairie de Saint-Pétersbourg/Pétrograd, située près de la place Znamenski.
8. Contrairement à la légende, Mosjoukine na pas du tout refusé le rôle, la mort dans lâme, parce quétant russe il ne se sentait pas le droit dinterpréter un personnage historique français. Il a décliné loffre pour « inconcordance des conditions matérielles » (il nacceptait de signer un contrat de deux ans avec les Films Abel Gance que sil était payé davantage). Cf. lettre dIvan Mosjoukine à Abel Gance, en date du 4 juillet 1924, BnF, Arts du spectacle, « Napoléon », 4° COL-36/554.
9. Voici, par exemple, la teneur dune conversation téléphonique retranscrite entre Tovbini représentation commerciale de Paris et Nigel représentation commerciale de Berlin pour les films russes : « jai donné lordre de renvoyer immédiatement la copie de lHomme
» (il sagit de Débris dEmpire) car [
] « les contrôles de nos services ont projeté les coupures faites par Monsieur Abel Gance et ils ont été effrayés du massacre que le film a subi. Si dans Aïna, vous avez coupé partout les photos du buste de Lénine, vous avez épargné au moins lidéologie du film, tandis que dans lHomme
, vous avez fait un véritable massacre et le film a perdu nettement le sens soviétique. Nous ne pouvons admettre cela ». (conversation du 29 juillet 1931, « Gance distributeur de films russes », BnF, Arts du spectacle, 4° col-36/801.
10. Cf. Léon Moussinac, « Notre point de vue un scandale », lHumanité, 4 mars 1932. Moussinac reproche à Gance davoir « tripatouillé et remanié artistiquement après la censure les films soviétiques », notamment lExpress Bleu dIlya Trauberg, rebaptisé pour la France le Train mongol. Le 6 mars 1932, dans une lettre à Gance, Moussinac persiste. Faisant grief au cinéaste davoir remanié des montages et réécrit des sous-titres de films russes, il morigène : « Nous préférons quon ne les montre pas au public, que celui-ci ignore le cinéma soviétique. Au moins il ne sera pas trompé », BnF, Arts du spectacle, 4° col-36/48..
11. « Carnet 2 », BnF, Arts du spectacle, 4° col-36/48.
12. Cité dans La Non Indifférente Nature 2/uvres/4, Paris, UGE 10/18, 1978, p. 313.
13. Cf. Ivor Montagu, With Eisenstein in Hollywood, Berlin, Tagenblatt, 1968.
14. Sergueï Eisentein, Mémoires, Paris, Julliard, 1989, p. 565-566.
15. Sergueï Eisenstein, Mémoires/3. uvres/6, Paris, UGE 10/18, 1980, p. 30.
16. Sergueï Eisenstein, « Le montage des attractions au cinéma », dans Au-delà des étoiles, Paris, UGE 10/18, 1974, p. 127.
17. Élie Faure, Photo-ciné, n° 12, avril 1928.
18. Cf. Sergueï Eisenstein, Cinématisme. Peinture et cinéma, Bruxelles, Complexe, 1980, p. 95-97.
19. Abel Gance, synopsis de 1812 ou La Chute de lEmpire, adressé en 1927 au Soyouzkino, BnF, Arts du spectacle, 4° COL-36/48. Il faut noter que le cinéma tsariste avait déjà produit, en 1912, un 1812, réalisé par Vassili Gontcharov, Kai Hansen et Alexandre Ouralski, co-produit par Khanjonkov et Pathé. Abel Gance ne fait jamais allusion à ce film.
20. Cf. Sergueï Eisenstein, « Constantza », dans Au-delà des étoiles, op. cit., p. 33. Arrivés le 25 juin à Constantza, port sur la mer Noire, les marins se rendirent aux autorités roumaines moyennant la promesse de ne pas être inquiétés. Ces engagements ne furent pas respectés et les membres de léquipage, livrés à la justice tsariste, furent pour la plupart déportés en Sibérie. Matiouchenko fut exécuté. Cf. aussi, sur cette conception de lhistoire au service du politique, Sergueï Eisenstein, « les Douze Apôtres », Mémoires 1, uvres/3, op. cit., p. 260-275.
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