AVANT-PROPOS

par Laurent Véray

 

ABEL GANCE est un cinéaste hors normes. Rarement un réalisateur aura suscité autant d’éloges que de rejets violents. Adulé par certains, dénigré par d’autres ; hier comme aujourd’hui, le moins qu’on puisse dire est qu’il ne laisse pas indifférent. Pourtant, en 1917, Mater Dolorosa fait l’unanimité auprès des critiques et lui vaut une notoriété solide dans la profession.
   L’originalité formelle et la beauté plastique de ce film laissent supposer qu’il peut devenir le chef de file du cinéma français. Mais ses films suivants provoquent des réactions beaucoup plus contrastées. Il est vrai que le personnage est assez déconcertant, capable du meilleur comme du pire. Selon la belle expression de son ami Jean Epstein, « l’œuvre de Gance est magnifiquement imparfaite, elle est entière, partiale, bouillante, instable, précipitée, excessive et vivante enfin »1. Son outrecuidance, sa grandiloquence littéraire, sa philosophie confuse, sa propension au mysticisme, sa vision simpliste de l’Histoire, sa lourdeur mélodramatique, son attirance obsessionnelle pour les hommes providentiels, tout cela irrite, et pas seulement ses plus farouches détracteurs. C’est pourquoi, sans doute, il est impossible de l’accepter ou le rejeter en bloc.
   Déjà en 1925, Léon Moussinac parlait de son travail comme d’une « abondance de richesses neuves et de pauvretés banales et de mauvais goût »2. En 1949, pour illustrer sa démesure, l’historien Georges Sadoul disait à propos de son Napoléon réalisé en 1927, qu’il ressemblait à « cette gigantesque église barcelonaise dont un architecte un peu fou ne put construire que le portique modern-style »3. Toutefois, quand on sait que le fou en question s’appelait Gaudi, on ne peut manquer de lui accorder la plus grande attention. Comment oublier, en effet, l’admirable matière photogénique, l’incroyable ingéniosité technique, l’élan irrésistible, la puissance lyrique, la poésie, l’émotion qui caractérisent les meilleurs films de Gance ? Difficile d’oublier le grand souffle d’idéalisme et la sensibilité exacerbée d’un auteur à part entière, qui n’eut d’autre raison d’être que sa création, y consacrant toute son énergie et sa volonté. Aucun autre metteur en scène n’a eu autant foi en lui-même. Il suffit de lire ses carnets intimes pour prendre conscience du bouillonnement créatif qui l’anime, de son immense capacité de travail, de son enthousiasme débordant. Malgré les faux espoirs et en dépit des difficultés rencontrées, voire des échecs les plus démoralisants, passionné par son art, il n’a jamais cessé de croire au pouvoir maximal, à la toute-puissance de l’image cinématographique. Il a exploré, autant que faire se peut, les possibilités de ce langage visuel qu’il imaginait universel. Cette démarche ambitieuse, originale, mais aussi utopique, est assurément digne d’intérêt.
   Les premières études synthétiques consacrées à Abel Gance de son vivant sont nettement hagiographiques. Il faut attendre les publications moins complaisantes de Steven Philip Kramer4, Norman King5 ou Roger Icart6 pour mieux comprendre l’univers du cinéaste. Depuis, pratiquement plus rien n’a été écrit. Pourtant, bien des aspects de sa longue carrière atypique demeurent encore largement méconnus. Il nous a donc semblé nécessaire de revenir sur un sujet qui n’est pas prêt d’être épuisé, de mener une réflexion plus approfondie, notamment à partir des nombreuses et précieuses archives existantes. En effet, bien qu’une partie non négligeable de celles-ci conservées à la BiFi nous fasse encore défaut7, l’exceptionnelle abondance des sources documentaires (dont certaines sont inédites) disponibles au département des Arts du spectacle à la Bibliothèque nationale de France permet d’y voir plus clair.
   Pour mener ce projet à son terme, l’AFRHC s’est associée à la FCAFF, comme elle l’a déjà fait à trois reprises. Des chercheurs ont répondu à notre appel. Leurs textes se répartissent, grosso modo, en deux groupes. Il y a d’abord une série d’articles (ceux de Christophe Gauthier, Laurent Véray, Sylvie Dallet, Gérard Leblanc et Roger Icart) qui parlent de Gance à travers plusieurs de ses films. Les autres (ceux d’Alain Carou, Dimitri Vezyroglou, Bernard Bastide, Jean-Jacques Meusy, Christian-Marc Bosséno et Myriam Tsikounas, Rachid Ianguirov, Philippe Roger, Bruno Bertheuil), s’intéressent à des aspects particuliers de son œuvre, à des points précis analysés plus ou moins en détail. Bien sûr, ce numéro de 1895 n’a pas la prétention de devenir un ouvrage de référence. Néanmoins, si par la diversité des approches qui y figurent, il permet d’ouvrir de nouvelles pistes de recherche, l’objectif fixé au départ sera atteint.

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1. Jean Epstein, Écrits sur le cinéma, Paris, Seghers, 1974, p. 175.
2. Léon Moussinac, Naissance du cinéma, Paris, Éd. J. Povolozky, 1925, nouvelle parution aux Éditions d’Aujourd’hui, 1983, p. 116.
3. Georges Sadoul, Histoire du cinéma mondial, Paris, Flammarion, 1949, p. 175.
4. Steven Philip Kramer et James Michael Welsh, Abel Gance, Boston, Twayne Publishers, 1978.
5. Norman King, Abel Gance : a Politics of Spectacle, London, British Film Institute, 1983.
6. Roger Icart, Abel Gance ou le Prométhée foudroyé, Lausanne, l’Âge d’Homme, 1983.
7. On peut espérer que ce fonds, lorsqu’il sera enfin inventorié, apportera quelques éléments supplémentaires.

 


ASSOCIATION FRANÇAISE DE RECHERCHE SUR L’HISTOIRE DU CINÉMA
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